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Autour du Mont-Sainte-Odile

Que savons nous de Sainte Odile ?

9 Janvier 2018 , Rédigé par PiP vélodidacte

Odile est bien connue des Alsaciens. Tous savent l’histoire de cette petite fille, née aveugle, qui recouvre la vue lors de son baptême. Odile deviendra la fondatrice et la première abbesse de Hohenburg, le couvent du Mont-Sainte-Odile.
Les épisodes de sa vie sont emprunts de légendes et de rebondissements. Le récit a beaucoup varié au cours des siècles. Nous tenterons aujourd’hui d’y voir un peu plus clair à propos de la sainte patronne de l’Alsace.

Le nombre des récits de la vie d’Odile est impressionnant. Nous nous sommes limités aux textes les plus anciens. Notre courte étude est loin d’être exhaustive. Nous conseillons aux personnes, comme nous passionnées par la vie de Sainte Odile, de se reporter à l’impressionnante étude de monsieur Christian Pfister.

Les faits historiques ( 673 – 722 )

Selon les récits, le duc Adalric était le père d’Odile.
Adalric est un personnage historique. Les chartres anciennes nous permettent de retrouver sa trace, Adalric était alors le Duc d’Alsace. Nous sommes à l’époque des mérovingiens. Childéric II est roi des Francs. En 673, Childéric adresse au duc Adalric un diplôme concernant le monastère de Saint Grégoire.
On retrouve ensuite notre duc guerroyant à Lyon contre l’évêque Genès. Un peu plus tard, Adalric fait assassiner l’abbé Germain dans le Jura Suisse (~675). (voir notre article sur l’abbé Germain de Moutiers).
Plusieurs chartres concernant la création de l’abbaye d’Ebersmunster nous permettent de retrouver le Duc Adalric, citons le diplôme signé par Thierry III en 683. C’est le dernier texte où apparaisse son nom.

Outre le duc, quels autres personnages, proches d’Odile, retrouvons nous dans les textes ?
Adalbert, fils d’Adalric et frère d’Odile, est tout d’abord cité comme comte (683) puis comme duc (722). Les chartres du couvent d’Honau nous font connaître Liutfrid, fils d’Adalbert qui succède à son père, et son frère Eberhard. Un de ces documents est même signé par l’abbesse de Hohenburg, Eugénie, leur sœur.

Conclusion : Dans les rares textes officiels de l’époque qui nous sont parvenus, seuls Adalric, Adalbert, Liutfrid, Eberhard et Eugénie sont cités. Ni Odile, ni le nom de sa mère ou d’autres frères ne sont présents. Pas un mot sur la fondation d’Hohenburg. Il nous faut attendre des récits plus tardifs pour enfin rencontrer Odile.

 

Que savons nous de Sainte Odile ?

Les premiers textes historiques qui nous parlent du monastère d’Odile datent du début du IXème siècle. Nous sommes déjà à plus de cent ans après la mort d’Odile. Le couvent de Hohenbourg s’est vu accorder l’immunité par Charlemagne : l’abbaye devient abbaye impériale. Son fils Louis le Pieux confirme cette distinction en 831 à l’abbesse Ruthrude, puis en 837. Hohenburg a gagné en importance et en renommée.
L’histoire d’Odile et de la création du couvent doit déjà se répandre. Les pèlerinages ont déjà commencé autour des reliques de la sainte. Sans doute, les premiers récits de la légende ont-ils été écrits sur le Mont. Nous n’en avons aujourd’hui plus la trace. Le document le plus ancien provient de l’abbaye de Moyenmoutier : la Vie de Saint Hidulphe.

La Vita Hidulfi ( rédigée vers 950 )

Hidulphe est le fondateur de l’abbaye de Moyenmoutier, située outre Vosges, dans le val du Rabodeau. Nous possédons trois versions de la ‘Vita Hidulfi’, éditées par l’abbé Belhomme. Toutes trois décrivent la vie édifiante du saint et les nombreux miracles qui sont attachés à son nom. Dans chacune de ces Vies, quelques lignes nous parlent d’Odile. Voici le texte tiré de la Vita attribuée au moine Valcandus. Selon C. Pfister, cet écrit date de ~950, deux cent cinquante ans après les faits relatés.

 

Que savons nous de Sainte Odile ?

Que disent ces lignes ?
Hidulphe reçoit la visite de son frère Hairard. Le duc Hétichon et son épouse amènent leur fille aveugle aux deux hommes d’église. (Note : Etich est la forme germanique du latin Adalricus ). Hidulphe se rend compte que la fillette n’est pas baptisée : une païenne. Lui et son frère l’instruisent de la foi catholique, demandent la clémence du Seigneur pour l’enfant. Hidulphe la baptise, Hairard est le parrain. Odile retrouve la vue et Hidulphe lui donne le prénom d’ Otilia.
Voilà, c’est tout. Nous sommes loin de la tradition qui voit Odile chassée à sa naissance par son père. C’est Adalric, lui-même, qui vient avec son épouse la faire baptiser à Moyenmoutier. La Vita ne parle pas du monastère de Hohenburg.

L’abbaye de Moyenmoutier possédait un reliquaire orné de plaques d’argent, malheureusement disparu. En voici le dessin publié par Belhomme.

 

Que savons nous de Sainte Odile ?

Les deux prélats pratiquent le baptême d’Odile par immersion dans un vaste baptistère. Odile est déjà une jeune fille, elle porte ses cheveux tressés. Le reliquaire était daté du XIIème. Une deuxième plaque représentait Adalric et son épouse, en pleurs, aux pieds d’Hidulphe.

Première remarque

Ne soyons pas étonnés de voir la légende d’Odile surgir à Moyenmoutier. Nous avons relaté dans un article comment fut créé le prieuré de Feldkirch à Niedernai, au pied du Mont Sainte Odile, par le premier successeur d’Hidulphe. Nul doute que Valcandus et les moines de Moyenmoutier avaient connaissance de la renommée croissante de Hohenburg. Sans doute ont-ils voulu lier l’histoire de leur père fondateur à celle d’Odile, déjà si fameuse. Ils n’ont écrit que quelques mots se limitant au baptême et qui ne retracent pas la vie d’Odile.

Deuxième remarque

Le miracle de la jeune fille qui retrouve la vue par l’entremise d’un saint n’est pas un cas isolé.

  • Christian Pfister cite le cas troublant de Sainte Salaberge. La lecture des premiers paragraphes de la ‘Vita Salabergae’ ne peut que surprendre. Tant de similitudes avec la légende d’Odile. Cette Vita aurait été écrite vers l’an 680 ! Bien avant la ‘Vita Hidulfi’. Salagerge, aveugle de naissance, est guérie par Eustase, abbé de Luxeuil, de retour d’un voyage en Bavière. Elle deviendra abbesse de Laon.
  • La vie de Saint Florent donne un autre exemple de ces guérisons miraculeuses. Florent guérit Rathilde, fille aveugle et muette du roi Dagobert. (Lire notre article sur Saint Florent)

En fait, ces guérisons miraculeuses ne seraient qu’une métaphore. Les jeunes filles vivent loin de toute foi. Catéchisées par un homme d’église, leurs yeux s’ouvrent à la vraie religion. Elles voient la lumière. Pour convaincre les gens simples, il semblait plus facile de parler de miracle.

Troisième remarque

La vie d’Hidulphe, selon C. Pfister, a été précédée par un récit conservé à la Bibliothèque de Berne. Dans celui-ci, on trouve la même version du baptême d’Odile. Quelques précisions sont cependant apportées :

  • La mère d’Odile est pour la première fois nommée : Bereschwinde.
  • Adalric a fondé le couvent de Hohenburg sous le règne de Childéric II.
  • Odile est bien baptisée par Hidulphe et son frère Erhard. Celui-ci vient de Ratisbonne, en Bavière.
  • Odile sauve par la prière l’âme de son père des châtiments éternels.
  • Jean le Baptiste est apparu à Odile et lui a demandé d’édifier une chapelle qui lui soit dédiée sur le Mont.

On le voit, les récits de la vie d’Odile circulaient déjà, sous des formes variées, plus ou moins complètes. Mais venons en au texte le plus marquant qui nous raconte qui fut Odile.

 

Chapelle de la Croix, Mont-Sainte-Odile

Chapelle de la Croix, Mont-Sainte-Odile

Vita Otiliae, le manuscrit de Saint-Gall ( fin du Xème siècle )

La ‘Vita Otiliae’ est le plus beau récit de la vie d’Odile, que nous connaissions. Complet, détaillé, empreint de poésie et de délicatesse. C. Pfister en donne la traduction dans son livre déjà cité. Plus récemment, M.T. Fischer, propose dans sa ‘Vie de Sainte Odile’, une version complète du texte, adaptée, agrémentée de nombreuses illustrations et commentaires. Lisez ce texte !
Le manuscrit de Saint-Gall comporte 754 folios sur deux colonnes, consacrés essentiellement à la vie des saints. La Vita Otiliae va couvre les folios 71 à 86. Selon C. Pfister, le manuscrit date de la fin du Xème siècle, et la Vita devrait être légèrement plus ancienne.
L’auteur est inconnu et bien des conjectures ont été proposées. Sans entrer dans les querelles de spécialistes, sachez que C. Pfister penche pour un moine qui aurait desservi le couvent de Hohenburg.

Il n’est pas question de retracer ici en détails le récit de ce moine du Xème siècle. Les lecteurs intéressés se reporteront avec profit aux deux livres cités plus haut. Nous avons juste noté les éléments, à notre avis, les plus factuels du récit.

  • Adalric était duc au temps de Childéric. On l’appelait aussi Etih. Son père Liutheric avait été maire du palais. Adalric recherche un endroit pour se consacrer au Seigneur. Il choisit Hohenburg, où se dressaient alors les restes d’une forteresse bâtie au temps du roi Marcellin. Adalric y construit une église.
  • Persinde, son épouse, est de la famille de Saint Léger. Elle met au monde une petite fille aveugle. Adalric donne l’ordre de tuer l’enfant. A la prière de Persinde, Adalric consent à ce que l’enfant soit simplement éloignée.
  • Une servante de Persinde emmène l’enfant chez elle. Un an plus tard, les voisins s’inquiètent de savoir qui est cette enfant. La petite fille est alors emmenée dans un monastère appelé Palma.
  • L’évêque Erhard, un bavarois, voit en songe le Seigneur qui lui indique Palma, où il doit baptiser une fille et lui rendre la vue. Il se met en route et le miracle s’accomplit.
  • Adalric est informé par une révélation, puis par un message de Erhard.
  • Odile grandit pieusement et est victime de la jalousie des nonnes de Palma. Elle écrit à son frère pour lui dire sa situation. Le frère informe Adalric qui reste inflexible.
  • Le frère d’Odile envoie un char qui doit ramener Odile à Hohenburg. A l’arrivée du convoi, Adalric furieux frappe le frère avec un bâton. Le frère meurt, et Adalric, effondré des conséquences de son geste, se retire dans le couvent.
  • Odile vit alors une vie simple au couvent de Hohenburg, juste confiée à une moniale.
  • A la mort de sa nourrice, Odile l’enterre. Quatre-vingt ans plus tard, on ouvrira le sépulcre, seul le sein qui a nourri Odile enfant, était préservé.
  • Odile offre chaque jour une part de farine pour nourrir les pauvres. Adalric la surprend un jour, et, touché par tant de bonté, décide le lui céder le monastère de Hohenburg pour en faire un couvent de femmes. Adalric meurt peu après. Odile le sauve par ses prières de l’enfer.
  • Odile vit simplement à Hohenburg : légumes, pain d’orge. Elle dort sur une peau d’ours posée à terre. La communauté compte 130 nonnes.
  • Hohenburg est situé sur la montagne, le chemin est trop difficile. Odile décide de fonder un deuxième couvent au pied du Mont. Elle débute par une église dédiée à saint Martin et un hospice, dans le vallon où l’eau est abondante. Odile y plante les trois tilleuls, symbole de la Trinité.
  • Odile avait une dévotion particulière pour Saint Jean-Baptiste, ayant retrouvé la vue lors de son baptême. Elle décide de lui dédier une chapelle. Jean lui apparaît et la conseille. Lors de la construction, un accident se produit, un char se renverse dans un profond ravin. Miracle, tous sont sains et saufs.
  • Adalbert est le frère d’Odile. Ses trois filles, Eugénie, Attale et Gundelinde prennent le voile et sont formées par Odile. Adalbert est assassiné et Odile prie le Seigneur de châtier le coupable.
  • Odile multiplie le vin, un jour où il vint à manquer.
  • Odile meurt sans avoir reçu le sacrement. Elle est alors rappelée à la vie, communie avant de rendre l’âme. Le calice avec lequel Odile communia est toujours au couvent, nous dit l’auteur de la Vita.

C’était un 13 décembre.

Ce document est exceptionnel. Nous sommes bien loin des quelques lignes de la Vita Hidufi. Drames, rebondissements, miracles, meurtres, la Vie de Sainte Odile est un véritable roman ! Nous n’en avons tiré que quelques lignes. Lisez et relisez une traduction, si vous en avez la possibilité.

A cette lecture, ce qui frappe l’amateur d’histoire, c’est à quel point ce texte concorde avec ce que les quelques chartres anciennes nous avaient déjà appris. Adalric est bien duc, son fils s’appelle bien Adalbert, il a bien une fille prénommée Eugénie. Si ces détails concordent, pourquoi les autres noms seraient-ils erronés ?
Alors, Adalric est bien le fondateur de Hohenburg, et l’a bien confié à sa fille. Et puis, Odile a fondé un deuxième couvent Niedermunster. Tout serait-il vrai ?

Le lecteur attentif a remarqué les contradictions avec la ‘Vita Hidulfi’.
Ce n’est pas un père et une mère éplorés qui viennent chercher l’aide de l’abbé de Moyenmoutier et de son frère Hairard. C’est à Palma que l’évêque bavarois Erhard vient baptiser, seul, la petite Odile et lui rendre la vue.
Les moines de Moyenmoutier donnent une image ‘attendrissante’ d’Adalric. Peut-être, pour ne pas heurter les puissants de l’époque. La Vita est beaucoup plus cruelle. Adalric veut faire assassiner un enfant nouveau-né, puis il tue son propre fils à coups de bâton pour lui avoir désobéi. Nous sommes beaucoup plus proche du duc mérovingien, violent, prêt à tout, celui qui fait assassiner l’abbé Germain près de Moutier-Granval.
Certes, l’Adalric de la Vita finit par se repentir et donner Hohenburg à sa fille. Mais nous retrouvons, là encore, l’Adalric ‘historique’, celui qui dote généreusement l’abbaye d’Ebersmunster, selon les chartres d’Honau.
Adalric devait être un personnage complexe et étonnant !

Saviez vous qu’Adalric a été longtemps considéré comme un saint ? Le jour de son anniversaire, sept messes étaient célébrées en son honneur à Hohenburg. C’est du moins ce que rapporte Hugo Peltre en 1699….

 

Le cadran solaire du Mont-Sainte-Odile

Le cadran solaire du Mont-Sainte-Odile

Note : les lecteurs intéressés par la localisation du monastère de Palma se reporteront à nos articles sur Moyenmoutier et Baume-les-Dames.

Léon IX, le pape Alsacien (1044 et 1050)

Quelques années plus tard, notre pape est monté à deux reprises sur le Mont-Sainte-Odile.
En 1044, Bruno était alors simple évêque de Toul et rendait visite à sa parente, abbesse de Hohenburg, qui, d’ailleurs, s’appelait également Odile. L’église venait d‘être reconstruite. En 1050, c’est le même Bruno, devenu le pape Léon IX qui est reçu par l’abbesse Berthe à Hohenburg. Léon conforte le pouvoir de l’abbesse et assure l’inviolabilité du Mont par une bulle. Nous avons raconté par ailleurs cette visite. (Cliquer sur le lien).
On pourrait imaginer que le Mont Sainte Odile connaît alors une période de relative quiétude. Ce n’est pas le cas : les deux abbayes sont en lutte pour faire reconnaître leurs privilèges respectifs. Les procès et recours se succèdent pour obtenir ou rétablir les droits des abbesses des deux couvents. C’est l’occasion de parler de deux documents qui ont fait couler beaucoup d’encre.

  • Le diplôme de Louis le Pieux

Hohenburg produit un acte du fils de Charlemagne. On y lit que le Duc Adalric, à sa mort, cède ses biens à Odile et au Monastère du Haut. Hohenburg aurait la prééminence et peut revendiquer tout l’héritage du duc.

  • Le testament de Sainte Odile

Niedermunster produit derechef un document encore plus probant : le testament de Sainte Odile. Odile lègue ses biens et effectue un partage équitable entre les deux couvents. Voilà qui conforte les droits de l’abbesse de Niedermunster.

Selon les historiens, ces deux documents sont des faux grossiers élaborés dans les couvents pour tenter de gagner les procès et querelles en cours. Rien de manque, faux sceaux accolés aux documents, formules employées n’existant pas à l’époque supposée de la rédaction, noms de villages hors du contexte historique. Les faussaires n’étaient guère habiles. Néanmoins, ces textes ont longtemps été étudiés et contestés.

Sachez qu’à la même époque, les moines d’Ebersmunster écrivaient, eux aussi, des faux analogues pour établir leurs droits sur la succession d’Adalric et d’Odile.

 

Les chapelles des terrasses du Mont-Sainte-Odile

Les chapelles des terrasses du Mont-Sainte-Odile

La Chronique d’Ebersheim (~1150)

L’auteur de la Chronique d’Ebersheim écrit deux cents ans après celui de la 'Vita Otiliae'. Il semble qu’il ait lu le manuscrit de la Vita. Ce moine n’ajoute pas d’épisodes nouveaux à la vie d’Odile que nous venons de lire. Par contre, il apporte des précisions sur les personnages déjà rencontrés.

  • Liuthéric, père d'Adalric,  est le fils Erkinoald, maire du palais avant lui
  • Bereschwinde est la nièce de Saint Léger et elle est sœur de la reine Bilhilde, femme de Childéric
  • Adalric résidait en été à Obernai
  • Le château de Hohenburg portait autrefois le nom d’ ‘Altitona’.

C. Pfister se montre, arguments à l’appui, très critique sur la Chronique. La partie historique comporterait de nombreuses approximations et même des contrevérités. Le moine d’Ebersheim ne ferait que recopier des textes en les adaptant pour l’intérêt de son abbaye. Ainsi, la donation d’Odile, reprise dans la chronique, donne la part belle à Ebersheim.
C. Pfister rejète les nouvelles assertions de la Chronicon Novientense, peu sérieuse. Pourtant de nombreux textes postérieurs reprendront les affirmations de celle-ci : Koenigshoven, Jérôme de Gebwiler, Jérôme Vigier.

La Vita Erhardi (~1150)

Le lecteur se souvient de cet Erhard, ecclésiastique bavarois qui a baptisé Odile. Sa vie fut rédigée par un moine nommé Paul à Ratisbonne. Paul avait connaissance des deux versions : la 'Vita Hidulfi' avec baptême à Moyenmoutier, la 'Vita Otiliae' avec baptême à Baume. Paul note la contradiction et préfère la deuxième version. Il ne manque pas de magnifier l’importance de son évêque de Ratisbonne Erhard.
La Vie d’Ehrard rapporte bon nombre de fondations d’églises et de miracles, l’épisode lié à Odile n’est raconté que sur deux feuillets. Paul n’indique qu’un seul fait ‘nouveau’ : lors du baptême, Erhard couvrit la tête d’Odile d’un voile. Jusqu’à la Révolution Française, ce voile était exposé à l’abbaye de Baume-les-Dames. La création de Hohenburg n’est pas évoquée.
Dernière remarque, c’est le moine Paul qui, le premier, décompose ainsi le nom d’Odile : Ottilia. Ott pour Gott et ilia pour le soleil. ‘Dieu est ta lumière’. Cette étymologie, contestable, a souvent été reprise.

L’Hortus Deliciarum (~1180)

Les princes et empereurs de la dynastie souabe des Hohenstaufen ont joué un rôle important à Hohenburg. Rappelons en les faits les plus marquants.

  • 1114           Frédéric le Borgne dévaste le Mont-Sainte-Odile
  • 1152           Visite de l’empereur Frédéric Barberousse à Hohenburg
  • 1167-1196 Herrade de Landsberg, abbesse de Hohenburg
  • 1178          Création du prieuré de Saint Gorgon
  • 1181          Création de la prévôté de Truttenhausen
  • 1195          La reine Sybille enfermée à Hohenburg par Henri VI le Cruel

(voir nos articles sur ces sujets)
Au nom d’Herrade, abbesse de Hohenburg, est lié celui de l’Hortus Deliciarum, cette encyclopédie riche de nombreuses aquarelles. On pourrait s’attendre à trouver de nombreux renseignements dans ce manuscrit sur Hohenburg, sa création et sur la vie d’Odile. Il n’en est rien. Seuls les deux derniers feuillets de l’Hortus abordent ce thème. Nous avons par ailleurs analysé ces deux pages.

 

La donation de Hohenburg, Hortus Deliciarum

La donation de Hohenburg, Hortus Deliciarum

Herrade confirme qu’Odile reçut Hohenburg de son père le Duc Adalric et l’importance de Saint Jean Baptiste pour Odile. Odile est représentée, couverte d’un long voile, aux cotés de Saint Jean.
Rien de plus. Pourtant Herrade était bien placée pour connaître l’histoire de la fondation de son monastère.

Remarque

La stèle romane exposée dans le cloître du Mont-Sainte-Odile fut vraisemblablement sculptée sous le règne, ou peu après, d’Herrade à Hohenburg. Nous y voyons le Duc Etichon effectuer la donation de Hohenburg à Odile sous la forme d’un livre (dans l’Hortus, Adalric remet une clef à Odile). (voir notre article sur ce sujet)

 

Relevé de la stèle du Mont-Sainte-Odile, paru dans Silbermann

Relevé de la stèle du Mont-Sainte-Odile, paru dans Silbermann

La Chronique du moine Richer de Senones (~1255)

La chronique de Richer nous est parvenue dans son entier. Elle retrace essentiellement des évènements qui se sont déroulés outre Vosges. Le chapitre XVI du livre premier traite en quelques lignes de Sainte Odile.
Comme le moine Paul de Regensbourg, Richer nous propose une synthèse de la ‘Vita Hidulfi’ et de la ‘Vita Otiliae’.
Hidulphe et Erhard sont bien deux frères. Odile a bien été chassée par son père Etichon. Les deux prélats la baptisent à Moyenmoutier. Odile rentre à Hohenburg. Le duc furieux tue son fils à l’aide d’un bâton : ‘Il l’abatit mort à plat, gisant sur terre, demeurant par ce dévestu d’héritier’. Sans héritier, le duc cède ses biens et Hohenburg à sa fille. Odile fonde un deuxième couvent dans la vallée, avec un hospice.
Richer n’apporte pas d’élément nouveau. Il oublie Baume au profit de Moyenmoutier, situé à quelques kilomètres de Senones.

La Tapisserie de Sainte Odile (~1450)

Dernièrement, dans la galerie Est du cloître du couvent du Mont, on a suspendu une reproduction de la Tapisserie de Sainte Odile, dont l’original est exposé au Musée de l’Oeuvre Notre-Dame à Strasbourg. La tapisserie est présentée dans sa forme originelle, une longue bande de tissu de quatre mètres trente de long pour une hauteur de quatre vingt dix centimètres.

 

Tapisserie de Sainte Odile - 1

Tapisserie de Sainte Odile - 1

A l’origine cette œuvre était exposée dans l’église abbatiale de Saint-Étienne à Strasbourg les jours de fêtes.
Les scènes représentées nous racontent l’histoire de Sainte Odile sous la forme de dix tableaux retraçant les évènements les plus marquants de la vie d’Odile.

  • La naissance d’Odile
  • Le baptême d’Odile
  • Le retour à Hohenbourg et la mort du frère d’Odile
  • Le repentir d’Adalric
  • La donation de Hohenbourg
  • La mort d’Adalric
  • La fondation des couvents de Hohenbourg et de Niedermunster
  • La mort d’Odile
  • Dernier sacrement
  • Odile au tombeau

 

Tapisserie de Sainte Odile -2

Tapisserie de Sainte Odile -2

Cette tapisserie retrace la vie d’Odile en suivant scrupuleusement le texte de la ‘Vita Otiliae’. Seules deux scènes ne sont pas représentées : la multiplication du vin et l’assassinat d’Adalbert, frère d’Odile.
A l’aube de la Renaissance, la vie d’Odile était conforme à la Vita et était richement exposée dans le chœur l’église Saint-Étienne à Strasbourg.

Jérôme de Gebwiler (1521)

La biographie de Sainte Odile de Gebwiler est dédiée aux frères Georges, Samson et Albert de Rathsamhausen, seigneurs des châteaux d’Ottrott. Jérôme fait le lien entre la 'Vita Hidulfi', la 'Vita Otiliae' et le testament d’Odile. Il opte pour le baptême à Baume-les-Dames et est le premier à donner un prénom au frère qui fait revenir Odile sur le Mont. Il s’appelle Hugue. Selon Gebwiler, homme fort catholique qui écrit du temps de la Réforme, Adalric était un saint homme et ne saurait avoir tué son fils.
Le texte de Gebwiler se penche longuement sur la descendance du Duc Adalric. Il s’appuie sur les travaux de chanoines de Saint Pierre le Vieux à Strasbourg qui avaient étudié les chartres d’ Honau. Gebwiler est le premier à affirmer que les Habsbourg sont les descendants du duc Adalric. Cette thèse, longtemps acceptée, est contestée par C. Pfister. Jérôme écrit sous le règne de l’empereur Maximilien I… il voulait peut-être complaire au souverain. N’allait-il pas jusqu’à remonter au roi Priam de la Guerre de Troie, et même jusqu’à Noé ?
Note : Le texte de Jérôme de Gebwiler nous est connu grâce à l’édition qu’en fit, en 1597, le curé d’Ottrott Jean Schuttenheimer.

Jérome de Gebwiler est le dernier auteur qui écrive avant la destruction des couvents de Niedermunster et d’Hohenburg par les incendies. En 1546, la dernière abbesse Agnès d’Oberkirch et les dernières religieuses quittent Hohenburg.

Jean Ruyr, Saintes antiquités de la Vosge (1634)

Cent ans plus tard, Jean Ruyr, chanoine de Saint-Dié, publie son livre ‘Saintes antiquités de la Vosge’.
Dans le Livre III, chapitre XVI, Jean raconte le baptême d’Odile à Moyenmoutier, selon la version de la 'Vita Hidulfi'. Hidulphe et Erhard baptisent Odile à la demande de ses parents qui sont présents.
Le Livre IV est consacré tout entier à Sainte Odile. Jean Ruyr cite ses sources : Richer de Senones, Jérôme de Gebwiler, Jacques de Voragine… Comme Richer, Jean Ruyr nous propose une synthèse des différents auteurs. Il reproduit également la généalogie discutable d’Adalric, élaborée par Gebwiler.
Seule nouveauté : le chanoine de Saint-Dié ajoute à tous les épisodes déjà connus de la Vita celui de la source Sainte-Odile. Gebwiler avait mentionné la source sans donner plus de détails. Odile sur le chemin qui la conduit de Hohenburg à Niedermunster croise un malheureux, ‘pasmé de soif’, elle frappe la roche de son bâton pastoral et la source jaillit. Cette eau claire rétablit le vieil homme. De plus, elle se révèle miraculeuse et soigne les problèmes de vue.

 

La source de Sainte Odile

La source de Sainte Odile

En 1648, l'Alsace devient française, les Prémontrés reconstruisent Hohenbourg. Quelques années plus tard, le Prieur du Mont-Saint-Odile Hugo Peltre publie un livre qui obtient un large succès.

Hugo Peltre, La Vie de Sainte Odile, vierge (1699)

Le but de Peltre est de redonner au Mont-Sainte-Odile sa renommée d’autrefois, d’y faire revenir les pèlerins. Alors, dans un livre fort agréable à lire, Hugo reprendra dans tous les textes à sa disposition tous les épisodes les plus aptes à capter l’attention, il gommera ceux qui pourraient choquer le lecteur, il enjolivera chaque circonstance.

Voici en quelques lignes ce que nous en avons retenu.

  • Adalric et Bereschwinde sont représentés comme des gens forts pieux. A la naissance d’Odile, il n’est pas question de tuer l’enfant, mais simplement de l’éloigner. On allèguera une fausse couche de la duchesse. Confiée à une servante, Odile est élevée à Scherwiller, puis au Monastère de Baume les Dames, dont l’abbesse est la tante de Bereschwinde. C’est Erhard, évêque de Ratisbonne qui lui donne le baptême à l’âge de 15 ans, en présence de son frère Hidulphe. C’est Hidulphe sur le chemin du retour qui avertit Adalric de la guérison d’Odile. Adalric lui offre Feldkirch à Niedernai pour le remercier.
  • Pour la descendance d’Adalric, on trouve chez Peltre, Roswinde, Etichon, Adelbert, Hugues et Batachon. Ici, Hugo reprend les thèses de Jérome Vigier, qui avait publié en 1649 un livre fort décrié sur les origines des différentes maisons princières d’Europe. (Ces assertions semblent fondées sur des faux, elles sont globalement rejetées par C. Pfister.)
  • C’est Hugue qui fait revenir Odile à Hohenburg. Hugues ne meurt pas sous les coups de son père, il est simplement blessé, se remet et se marie même avec Hermentrude dont il a trois fils, Remigius deviendrait même évêque de Strasbourg !
  • Quelques temps plus tard, Odile souhaite regagner Baume-les-Dames. Adalric refuse : il souhaite marier Odile à un prince allemand : le duc de Germanie. Odile s’enfuit, passe le Rhin et se réfugie au dessus de Freiburg. Son père la poursuit, la rejoint. Odile se cache dans un rocher qui s’ouvre devant elle. Adalric respecte alors les vœux de sa fille, lui donne Hohenburg pour le transformer en couvent.

 

Chapelle Sainte-Odile, au dessus de Freiburg

Chapelle Sainte-Odile, au dessus de Freiburg

On retrouve sous la plume de Peltre : l’apparition de Saint Jean Baptiste, le miracle des bœufs, le lit fait d’une simple peau d’ours…
Odile fonde Niedermunster, mais, curieusement, la plantation des trois tilleuls se ferait à Hohenburg, non à Niedermunster.
Hugo nous narre les miracles opérés par Odile. Odile guérit un lépreux. Odile frappe un rocher et une source jaillit. Odile multiplie le vin.
Peltre termine par le récit de la mort d’Odile, avec son retour à la vie afin de communier avec l’aide d’un Ange.

Le prieur du Mont-Sainte-Odile nous raconte une histoire édifiante, joliment racontée. Nous sommes bien loin du réalisme et de la poésie de la 'Vita Otiliae' !

Conclusion

A la suite d’Hugo Peltre, de nombreux ouvrages seront dédiés à Odile. Citons Laguille, Albrecht, Calmet et tant d’autres. Cependant, nous n’en apprendrons pas plus. La légende s’est figée et nous aurons plus d’épisodes ou de détails nouveaux.

Si les textes tardifs nous ont raconté des anecdotes telles que l’apparition de la source, la guérison d’un lépreux ou la fuite rocambolesque en Forêt Noire, l’essentiel de la vie d’Odile était déjà écrite dans la ‘Vita Otiliae’. Les auteurs postérieurs n’ont guère apporté à l’histoire de cette petite fille, élevée loin des siens, qui voulut revenir à Hohenburg.
La ‘Vita Otiliae’ reste le document de référence pour la vie de la patronne de l’Alsace. C’est un texte puissant et poétique. Simple et prenant, il a été écrit avant l’an mil par un homme de talent.

Sources

  • Richer de Senones, Chronique, 1250
  • J. Ruyr, Antiquités de la Vosge, 1634
  • J. Vignier, La Véritable origine des très illustres Maisons d’Alsace…, 1649
  • H. Peltre, Vie de Sainte Odile, 1699
  • L. Laguille, Histoire de la province d'Alsace…, 1727
  • Belhomme, Historia Mediani monasterii…, 1733
  • D. Albrecht, History von Hohenburg oder St. Odilienberg, 1751
  • A. Calmet, Histoire des hommes illustres…, 1751
  • Grandidier, Histoire de l’Eglise de Strasbourg…, 1776
  • C. Pfister, Le duché Mérovingien d’Alsace…, 1892
  • M. Gaillard, Les Vitae des saintes Salaberge et Anstrude de Laon,
  • M.T. Fischer, La Vie de Sainte Odile (10ème siècle) et les récits postérieurs, 2006
  • M.T. Fischer, Treize siècles d'histoire au Mont-Saint-Odile, Édition du Signe, 2006

Pour les Vies de Sainte Salaberge et de l’évêque Erhard, se reporter aux textes des Bollandistes.

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Cet article est dédié à mes amis Odile et Léon, qui se reconnaitront.

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Mélina 16/02/2018 15:54

Bonjour. très bel article. très intéressant. un beau blog. Vous pouvez visiter mon univers naissant. lien sur pseudo. à bientôt. bises

Jean Michel Joffres 09/01/2018 20:23

Merci pour ce site extrêmement intéressant .

PiP 17/01/2018 12:27

Merci....