Jean l’Évangéliste et le serpent de Zellwiller
L’église Saint-Martin de Zellwiller est située au centre du village. De construction récente, elle remplace une église romane beaucoup plus ancienne. Seuls souvenirs de cette splendeur du passé, vous pouvez admirer une cuve baptismale dans le jardin du Musée de l’œuvre Notre Dame à Strasbourg, et vous trouvez, incorporée au mur en crépi de l’édifice actuel, la magnifique figure d’un christ roman. Longue chevelure, vêtements ourlés, traits du visage : nul doute possible, il s’agit d’une œuvre du Maître d’Andlau, cet artiste à qui nous devons la frise magistrale de l’abbatiale.
Article : la Frise romane d’Andlau
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Christ du Maître d’Andlau, Zellwiller, Eglise Saint Martin
Pour trouver notre sujet du jour, il faut entrer dans l’église et lever les yeux vers les vitraux posés en 1876. A l’angle nord-ouest se trouve une représentation de Jean l’Évangéliste. D’ordinaire, Jean, le disciple ‘que Jésus aimait’, est représenté accompagné d’un aigle. A Zellwiller, Jean tient une timbale dans sa main gauche, d’où sort un serpent. Pourquoi ?
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Détail du vitrail de l’église de Zellwiller
Jean et son frère Jacques, fils de Zébédée sont de simples pêcheurs dans le lac de Tibériade. Ils sont parmi les apôtres qui, les premiers, décident de suivre Jésus. Le nom de Jean apparaît souvent dans les quatre évangiles. Il semble être un des plus proches du Christ. Il est présent à plusieurs moments importants : transfiguration, divers miracles..., mort de Jésus.
Jean est l’un des quatre évangélistes. Il serait également l’auteur de trois épîtres et de l’Apocalypse. Ces points sont discutés au centre de nombreux débats de spécialistes. Nous ne nous risquerons pas à émettre un avis. Sachez simplement que nulle part dans les ‘Évangiles’ ou dans les ‘Actes des apôtres’, il n’est question de cette coupe et de ce serpent. Vous ne trouverez pas non plus cet épisode de la vie de Jean dans les évangiles apocryphes.
Ce n’est que bien tardivement, au milieu du treizième siècle que l’évêque de Gènes écrit sa ‘Légende Dorée’. Jacques y retrace la vie des saints de l’église catholique. Il est le premier à raconter la fin de la vie de Jean, plus de mille ans après les faits. Et, c’est son récit qui nous explique le vitrail de Zellwiller.
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Jacques de Voragine prêchant, manuscrit de la Légende Dorée
Jean est alors à Éphèse et en conflit avec Aristodème, ‘évêque des idoles’, qu’il cherche à convertir. Voici la traduction du texte latin de Jacques de Voragine.
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Extrait de la Légende Dorée, Jacques de Voragine, ~1260
Le miracle a donc lieu en deux temps. Dans un premier temps, Aristodème fait préparer une coupe de poison, la fait goûter à deux pauvres prisonniers qui meurent sur le champ. Jean se signe, boit la coupe et survit. Deuxième temps : Aristodème n’est toujours pas convaincu et demande la résurrection des deux condamnés. Sitôt couverts par l’évêque des idoles du manteau de Jean, les deux morts reviennent à la vie. Aristodème est enfin convaincu, il se convertit ainsi que le gouverneur d’Éphèse et sa famille.
Quelle belle histoire ! Elle connut un grand succès et nombreuses furent dés-lors les représentations, sculptures, peintures, vitraux de cet épisode de la vie de Jean. Très didactique : le serpent symbolise le poison, donc le mal qui ne saurait atteindre Jean, protégé par sa foi. Bigre !
Reconnaissons que le vitrail de Zellwiller est émouvant. Jean, pensif, tient un parchemin qui doit représenter son évangile, il regarde le serpent et va boire le poison qu’il sait mortel. Impressionnant !
Autour et a proximité du Mont Sainte-Odile, nous avons retrouvé un deuxième vitrail traitant de cette épisode. Il se trouve dans l’église Saint-Georges de Schirmeck. Le vitrail daterait de 1848. Plus classique et formaliste, nous lui préférerons le vitrail de Zellwiller.
Vitrail de Jean l’Évangéliste, église de Schirmeck (photo floue, photo PiP)
Ce sont les deux seules représentations de Jean buvant son calice que nous connaissions autour du Mont. Cependant, Jean est présent sous des formes multiples non loin de nous. Nous vous proposons quelques images dédiées à l’évangéliste.
Jean est présent symboliquement à gauche de l’entrée de la chapelle. Le tétramorphe représente les quatre évangélistes par un symbole : le lion de Marc, l’ange de Mathieu, le taureau de Luc et l’aigle de Jean. Ceci est conforme au texte de Jean dans l’Apocalypse (4,7-8).
‘ Le premier animal ressemble à un lion, le deuxième à un taurillon, le troisième a un visage comme d’un homme, le quatrième ressemble à un aigle en vol. Les quatre animaux ont chacun six ailes, et tout autour comme au dedans, ils ont plein d’yeux par devant et par derrière. Jour et nuit, ils n’ont point de repos !’
Voici la mosaïque qui symbolise Jean.
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Aigle de Jean, Chapelle des Larmes, Mont Sainte-Odile
Les calvaires sont nombreux aux croisées de nos chemins. Si la plupart se contentent d’une croix, nombreux sont ceux, plus complets, qui représentent Marie et Jean en pleurs aux pieds du supplicié. Nous avons choisi comme illustration, le calvaire du cimetière d’Ottrott-le-Haut. Jean est figuré avec le mauvais larron. L’image est poignante.
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Jean et le mauvais larron, cimetière d’Ottrott-le-Haut.
Note : Pour en savoir plus sur ce calvaire étonnant et méconnu, cliquez sur le lien : calvaire d’Ottrott. Et puis, faites mieux, allez-y !
Ici aussi, nous sommes en présence d’un tétramorphe, dont malheureusement l’ange de Mathieu a été martelé lors de la Révolution. L’aigle de Jean est particulièrement réussi. Il porte une auréole et tient entre ses serres l’évangile de Jean.
Aigle de Jean, abside de l’église Saints Pierre et Paul de Rosheim
Pièce maîtresse du Musée de Colmar, le retable d’Issenheim présente sur le panneau principal une crucifixion de Jésus extrêmement impressionnante. On ne peut que rester interdit devant la beauté et la violence de cette œuvre.
La mise en place des différents personnages qui entourent le Christ est étonnante. Moi, c’est la présence de Jean-le-Baptiste qui m’a interloqué. Jean-Baptiste est mort décapité avant la mort du Christ. Sa présence sur le retable, dans cette scène, ne peut être que symbolique. Il est placé à la gauche du Christ et le désigne de son index droit. Terrifiant.
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Détail du retable d’Issenheim, Musée Unterlinden, Colmar
A droite du Christ le plus souvent se tient Marie, seule et éplorée. Ici, à Colmar, elle est consolée par Jean qui la soutient et lui tient le bras. Poignant. Jean est drapé dans une vaste cape rouge vif. Matthias Grünewald est un génie.
Je vais terminer mon article comme souvent en me plongeant dans l’Hortus Deliciarum de notre abbesse de Hohenburg, Herrade. Herrade écrit et enlumine l’Hortus avant que Jacques de Voragine ne publie sa Légende Dorée. Je n’ai donc pas trouvé d’image de Jean buvant son calice de poison.
Par contre, Herrade a représenté Jean à de nombreuses reprises lors des épisodes de la vie du Christ. Il est le plus souvent mêlé aux autres apôtres et la miniature ne permet pas alors de détailler son personnage. Cependant, trois aquarelles d’Herrade permettent d’isoler Jean et ainsi de mieux le connaître.
Lors de la crucifixion, Jean est représenté pleurant à gauche du Christ. (Folio 150r). Cette image est très complexe, très chargée. Elle ne permet pas de détailler Jean plus avant.
A la descente de croix (Folio 150v), Jean est agenouillé près du Christ et lui tient le bras.
Au folio 176v, Jean est représenté avec Marie. Selon le vœu de Jésus, il prend en charge la protection de Marie et des moniales. C’est sans doute l’image où Jean est le mieux détaillé. C’est un jeune homme blond avec un collier de barbe, plus foncée. Voici, cette image.
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Jean et Marie, Hortus Deliciarum, Folio 176v
Terminons par un dernier sourire avec Herrade. Folio 225 r, Herrade nous offre une superbe représentation de sa vision de l’Église. Aux quatre coins de l’image, Herrade a voulu, je pense, symboliser le lien entre l’Ancien et le Nouveau testament. Dans quatre cercles, les symboles des évangélistes côtoient les portraits de quatre prophètes. Ainsi, l’aigle de Jean fait face à Jérémie. Nous laisserons les spécialistes trouver les raisons de ce rapprochement. Nous nous contenterons d’apprécier, une fois de plus, l’intelligence et le talent d’Herrade.
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Détail du folio 225r de l’Hortus, l’aigle de Jean et le prophète Jérémie.
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Jacques de Voragine, La Légende Dorée, ~1260
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Rosalie Green, Hortus Deliciarum, 1979
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François Muller, Le serpent de saint Jean à Zellwiller, 2026
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Bible, traduction sous la direction de Frédéric Boyer 2001
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