Le crâne de Lazare à Andlau ?
L’abbatiale d’Andlau est un des joyaux romans de l’Alsace. L’amateur commence par admirer la longue frise qui orne la façade occidentale de l’édifice. Les scènes de la vie quotidienne du XIIème siècle côtoient l’épisode de la lutte de Dietrich de Bern avec un dragon. Nous avons décrit ces sculptures dans plusieurs articles. Voici un lien vers notre narration de cet épique combat.
Le combat de Dietrich de Bern contre le dragon
Le portail roman, l’intérieur de l’église avec les souvenirs de Sainte Richarde, la fondatrice de l’abbaye. Allez-y, vous ne pouvez qu’être conquis.
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Frise romane de l’abbatiale d’Andlau (détail)
Sous l’abside de l’abbatiale, se situe une superbe crypte romane dotée d’ une sculpture de l’ourse de Richarde. Nous avons raconté la vie de cette impératrice, accusée d’adultère et soumise au jugement de Dieu.
L’impératrice Richarde et le jugement de Dieu
Colonnes à chapiteaux, sol dallé, atmosphère de recueillement, la crypte présente, dans la profondeur de petites niches, des piétas et autres sculptures anciennes. Dans l’une d’elle, un crâne nous a surpris : il s’agit du crâne de Lazare ressuscité par le Christ, son ami.
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Crâne de Lazare, crypte de l’abbatiale d’Andlau
La présence d’ossements du palestinien Lazare à Andlau peut surprendre. C’est le sujet de cet article.
L’épisode de la mort et de la résurrection de Lazare est rapporté dans l’évangile de Jean. Lazare habite Béthanie. Marie et Marthe, sœurs de Lazare, préviennent Jésus de sa maladie. Alors, Jésus malgré le danger décide de rentrer en Judée pour assister Lazare. Malheureusement Lazare décède quatre jours avant l’arrivée de Jésus et des siens. Voici le texte de Jean.
‘… Jésus se dirige vers le tombeau, de nouveau sa gorge se serre. C’est un caveau, une pierre est placée dessus. Ôtez la pierre, dit Jésus. Et Marthe, la sœur du mort : Seigneur, quatre jours ont passé déjà, il sent.
Si tu fais confiance, reprend Jésus, je te l’ai dit, tu verras Dieu dans tout son éclat.
On ôte la pierre, Jésus lève les yeux. Père, dit-il, je te remercie de m’avoir écouté. Tu m’écoutes toujours, je sais, mais j’ai parlé ainsi pour que tous ces gens qui m’entourent sachent que c’est toi qui m’as envoyé. Après quoi, il crie d’une voix forte : Lazare, viens dehors ! Pieds et poings liés par des bandelettes, le visage recouvert d’un suaire, le mort est sorti. Déliez-le et qu’il aille, dit Jésus’
Évangile de Jean, 11, 38-44
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Ourse de Richarde, crypte de l’abbatiale d’Andlau
Dans la suite du texte de la Bible, nous ne saurons pas beaucoup plus sur la vie de Lazare. Tout au plus apprend-on que les prêtres de Jérusalem cherchent à l’assassiner.
‘Apprenant qu’il était là, une foule est accourue, et pas seulement pour voir Jésus mais Lazare q’il avait relevé d’entre les morts. Les grands prêtres ont alors décidé de tuer aussi Lazare puisque, à cause de lui, tant de juifs les quittaient pour se fier à Jésus.’
Évangile de Jean, 12, 9-11
La Bible ne dit rien de plus. Il se trouve bien dans l’évangile de Luc une parabole qui oppose un ‘pauvre Lazare’ à un mauvais riche. Mais rien n’indique qu’il s’agisse de la même personne. (Évangile de Luc, 16, 19-31). Nous avons consacré un court article aux dessins d’Herrade dans l’Hortus Deliciarum qui décrivent cette parabole.
Le mauvais riche et le pauvre Lazare
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Parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare, Hortus Deliciarum
L’âme du pauvre Lazare est recueillie par deux anges, alors que celle du mauvais riche est saisie par des diablotins.
Note : Dans le Coran, la capacité de Jésus à ressusciter les morts est citée à plusieurs reprises. (Sourates 5 et 75, entre autres). Mais le nom de Lazare n’est jamais cité et il est précisé que Jésus agit avec la permission de Dieu.
En l’absence de textes anciens, nous n’avons que la tradition pour retracer la deuxième vie de Lazare. Deux récits bien différents sont parvenus jusqu’à nous. Ils commencent de la même façon. Chassés par les prêtres, Lazare et ses sœurs Marthe et Marie doivent quitter la Palestine. Ils sont embarqués sur un navire ‘pourri’ ne possédant ni rames, ni voiles, ni même de gouvernail et abandonnés en mer Méditerranée.
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Selon la tradition orientale, l’esquif dépose les proscrits à Chypre. Lazare y prêche et devient évêque de Kition, actuelle Larnaca. Il exerce son ministère trente ans durant. Il meurt une seconde fois et est enseveli à Larnaca. L’église Saint-Lazare de Larnaca a été édifiée au IX ème siècle sur le tombeau de Lazare. La pierre tombale est toujours visible dans l’église.
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Tombe de Lazare à Larnaca, source Wikipedia
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Selon la tradition ‘provençale’, Lazare et ses sœurs accostent à Marseille et Lazare devient le premier évêque de la ville, où il termine sa vie cinquante ans plus tard.
Voilà deux versions bien différentes : Larnaca ou Marseille !
Si tout être cartésien peut s’étonner de voir un rafiot décrit comme ‘pourri’ parcourir de telles distances en Méditerranée , tout connaisseur de l’histoire de l’église catholique ne peut que réfuter l’évangélisation de la Provence au premier siècle… Mais les belles histoires de ce type sont nombreuses : ne parle-t-on pas de la source de Pétronille proche du Dompeter à Avolsheim ? Et de l’évangélisation de l’Alsace par Materne du vivant de Saint Pierre ? Et que dire de Jacques à Compostelle ?
La résurrection de Saint Materne à Ehl
Nous reviendrons sur ces traditions ‘orientale’ et ‘provençale’ plus avant.
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Saint Sébastien, crypte de l’abbatiale d’Andlau
Mais comment donc Richarde a-t-elle pu se trouver en possession des reliques de Lazare ?
Selon Charles Deharbe, curé d’Andlau et auteur d’une vie de Richarde, après la mort de son mari l’empereur Charles le Gros, Richarde aurait accompli un voyage à Rome et à Jérusalem, pour visiter le saint sépulcre et les tombeaux des apôtres.
Nous sommes alors en 888 ou un peu plus tard. Aucun texte historique ne confirme ce voyage. Il est cependant rapporté par Don Aubertin (Chapitre 10 de la ‘Vie de Sainte Richarde’) , mais mis en doute par les bollandistes, eux mêmes … mais pourquoi pas ? Alors, imaginons notre impératrice, veuve, en Palestine. Elle se rend sur les lieux saints et y recherche, trouve selon Deharbe de nombreuses reliques, dont un fragment de la Croix, qu’elle destine à son abbaye. Et puis, elle se voit remettre par l’empereur de Constantinople Léon VI le chef de Lazare. Bigre ! Qu’en est-il ?
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Extrait du livre de Charles Deharbe ‘Richarde, son abbaye, son église et sa crypte’
Léon est un empereur byzantin, surtout connu pour ses défaites militaires face aux arabes et ses nombreuses modifications législatives. Il fut excommunié pour s’être marié à quatre reprises. Son surnom de Sage peut alors surprendre : il s’agirait plutôt d’une reconnaissance de l’étendue de ses savoirs.
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Monnaie de Léon le Sage, source Wikipedia
Quoiqu’il en soit, le lien entre Léon et Lazare est historiquement reconnu. Léon fit construire à Constantinople une église dédiée à Lazare. Il y fit translater les reliques de Lazare, conservées jusqu’alors à Larnaca. Si j’en crois notre historien Philippe-André Grandidier, le fait est attesté par plusieurs auteurs grecs de ces temps. Philippe-André cite Zonoras, Cedrenus et Beda… Selon les textes de ces auteurs, ce devait être vers l’an 889.
Ainsi, les reliques de Lazare pouvaient bien se trouver à Constantinople lorsque du retour de Richarde de Jérusalem.
Mais pourquoi Léon VI qui vient de transférer ces reliques de Chypre, de leur construire une église dédiée, les offrirait-il à une ex-impératrice d’Occident ? Qu’avait alors Richarde à lui offrir en échange ? Elle n’était qu’une veuve sans pouvoir politique….
Note : Je ne trouve aujourd’hui aucune trace d’une église Saint-Lazare à Istambul.
Portail de l’abbatiale d’Andlau (détail)
Dans tous ses écrits, Philippe-André, historien, bénédictin, se montre pour le moins sceptique sur la réalité de toute relique. Il semble même qu’il ait tendance à en sourire. Nous avons déjà abordé le sujet en ce qui concerne les reliques de la Croix de Niedermunster.
Les reliques de Croix de Niedermunster
Dans ses Œuvres Historiques Inédites, Grandidier nous explique qu’il existe de nombreux crânes de Lazare…. Vézelay, Le Puy-en-Velais, Plaisance, Marseille, Autun, Avallon, Ensidlen. Nous ne le suivrons guère sur cette voie.
Marseille, Autun, Vézelay et Avallon ne sont que la suite de la tradition dite ‘provençale’… Ces mentions ne constatent que les différentes translations effectuées à partir de Marseille. Et puis, le Lazare marseillais me semble bien peu crédible. Il semblerait qu’il y ait eu confusion entre l’ami de Jésus et Lazare d’Aix, effectivement évêque de Marseille mais quatre siècles plus tard. Lazare d’Aix meurt en l’an 441. Ce sont les restes de cet évêque qui ont été partagés entre ces villes. Rien à voir avec l’ami de Jésus, à mon avis. Quoiqu’en disent encore aujourd’hui les églises de ces cités.
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Pietà, crypte de l'abbatiale d'Andlau
Grandidier pense que les reliques de Lazare de Béthanie sont bien arrivées de Chypre à Constantinople. Par contre, il ne peut pas envisager que Léon les ait offertes à Richarde. Pourquoi l’aurait-il fait ? Philippe-André présage que Léon aurait plutôt confié à Richarde les reliques d’un troisième Saint Lazare. Il nous parle de Lazare, moine de Constantinople, mort en 867 et vite béatifié. Ce Lazare était peintre et avait été condamné pour ses images de Marie, jugées iconoclastes…
Léon aurait répondu à la demande de Richarde par la remise d’un chef de Lazare, certes, mais qui n’était pas celui de l’ami de Jésus. Richarde aurait été mystifiée ?
Nous ne nous prononcerons pas sur ce sujet.
Nous ne savons que peu de choses des reliques de Lazare une fois leur arrivée à Andlau aux environs de l’an 890. Quelques dates cependant :
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1353 L’empereur Charles IV visite l’abbatiale et se fait remettre ‘un bras du saint’. On sait la manie étrange de Charles pour les reliques. Nous en avons par ailleurs parlé longuement.
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1503 Le nonce apostolique interdit le transfert des reliques de l’abbatiale d’Andlau
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1637 Une partie du crâne de Lazare est accordée au Cardinal Ranut lors de son intronisation (sic)
Il semble que les reliques aient été d’abord exposées dans un reliquaire en forme de buste en argent. Par la suite, on parle d’un reliquaire ouvragé en bois. Celui-ci, daté du XVIIème, a longtemps été exposé à l’entrée de la crypte. Je ne sais ce qu’il est devenu.
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Reliquaire de Saint Lazare, source Notice des Monuments Historiques
A la Révolution Française, comme de nombreuses autres reliques, le crâne de Lazare disparaît.
Lorsque Charles prend sa charge de curé en 1846, il n’y a pas trace des reliques de Lazare dans l’abbatiale. Cependant les commémorations de Lazare continuent le 17 décembre, nous dit Charles.
Dans son livre écrit en 1874, Charles narre avec force détails la vie de Richarde, ses problèmes avec son époux, le jugement de Dieu, ses voyages… C’est souvent bien-pensant, voire ingénu. Mais, un appendice revient sur le crâne de Lazare. C’est dans ce texte que nous apprenons comment Lazare est de nouveau parmi nous.
‘ Pendant la restauration de l’église, je me mis à explorer tous les coins et recoins avec la plus scrupuleuse attention. En retournant la statue de Saint Sébastien, j’ai trouvé inséré dans une fente taillée au dos de l’image, un parchemin où il est dit que, l’an 1749, Jean-François Riccius, évêque suffragant et vicaire général du diocèse de Strasbourg, a consacré cet autel et y a inséré des reliques des saints martyrs Fabien et Sébastien, et y a attaché des indulgences.’
C. Deharbe, Richarde, son abbaye, son église et sa crypte, 1874
Ainsi donc, Charles explore et fouille son église en 1860. Avec un peu d’émotion, je l’imagine, seul dans chaque recoin de l’abbatiale. Mais voici le point culminant de son récit.
‘ A l’autel de la Vierge, à une certaine profondeur, entre le mur de l’église et la maçonnerie de l’autel, j’ai, en plongeant le bras, retiré d’abord les ossements d’une main, un tibia, puis d’autres et d’autres encore, et, enfin,une tête montée sur un piédestal. Tous ces ossements sont enveloppés de tissus de soie, ornés de petites perles, de filets en or. La tête qui devait avoir été richement enchâssée, est fixée sur un piédestal en bois qui porte encore les traces d’une plaque où était, sans doute, gravée une inscription. Était-ce ce même chef exposé pendant des siècles et vénéré comme relique de Saint Lazare ?’
C. Deharbe, Richarde, son abbaye, son église et sa crypte, 1874
Crâne de Lazare, crypte de l’abbatiale d’Andlau
Qu’ajouter ?
De par son obstination et son intérêt au passé, conscient de la valeur archéologique d’une abbatiale si ancienne, Charles retrouve donc vers 1870 dans la faille d’une muraille un crâne rapporté de Constantinople par Richarde à la fin du neuvième siècle et perdu lors de la Révolution Française.
Merci, Charles.
Je ne saurais vous dire si ce Lazare d’Andlau était réellement l’ami de Jésus. Mais, à la fin de cette petite enquête, malgré mes doutes, moi qui suis totalement incroyant, j’ai comme l’envie d’y croire.
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La chaire de l’abbatiale d’Andlau, dessin publié par Charles Deharbe
Pour la Bible, nous avons tiré nos extraits de ‘La nouvelle traduction de la Bible’, dirigée par Félix Boyer, 2001
L’aquarelle d’Herrade est extraite du livre, Hortus Deliciarum, reconstitution d’Auguste Christen, mise en couleurs de Claudia Tisserant-Mauer, 1990
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P.A. Grandidier, Œuvres Historiques inédites, 1865
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C. Deharbe, Richarde, son abbaye, son église et sa crypte, 1874
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J. Berque, Le Coran, essai de traduction, 1990
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S. Braun, Alsace Romane, 2010
Nous sommes redevables des photographies de l’abbaye d’Andlau à notre ami et complice Étienne.
Cet article est dédié à mon ami Léon, un ami comme on en rencontre peu.
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